Many thanks to Hanzík for the Czech translations!

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Cas 154

Un pont vers nulle part

Un bâtisseur de ponts terminait son inspection du Pont de Zjing quand il vit maître Kaimu se tenir tout proche.

Le constructeur dit à Kaimu : “J’ai entendu dire que vos moines se donnent le nom d’ingénieurs logiciels. En tant que véritable ingénieur, je trouve cela absurde...

“Dans ma profession, nous analysons tous les aspects de notre tâche avant de couper la première planche. Quand nos plans sont terminés, je peux vous dire exactement de combien de bois nous aurons besoin, combien de clous et combien de corde, quel poids maximal le pont pourra supporter, et sa date d’ouverture au jour près...

“Vos moines ne font rien de tout cela. Ils s’agitent et pissent du code avant que le client n’ait fini de décrire ce qu’il désirait. Ils improvisent, repensent, reconçoivent, et réécrivent une demi-douzaine de fois avant la livraison, et ce qu’ils produisent finit invariablement par planter ou s’avérer vulnérable à des attaques. Si je devrais travailler de telle manière, personne n’oserait jamais mettre le pied sur ce pont !”

Kaimu s’inclina et dit : “Nos moines auraient beaucoup à apprendre de vous.”

Le maître appela ensuite trois moines expérimentés, pour suivre l’exemple du bâtisseur de ponts, et venir entendre la discipline d’un vrai ingénieur.

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Après que le constructeur a répété son argumentation, le premier moine demanda : “Quand un pont est à moitié fini et que le client demande soudainement qu’il soit deux fois plus large et situé trois kilomètres en aval, comment fait-on cela ?”

Le bâtisseur dit : “Nous n’acceptons tout simplement pas de tels changements déraisonnables.”

Le second moine demanda : “Quand vous apprenez à la fin de votre ouvrage que votre industrie a choisi de passer du bois à la pierre et ne fait plus qu’entraîner des maçons, comment faites-vous pour mettre à niveau les nombreuses structures dont on vous a confié le soin ?”

Le bâtisseur dit : “Nous n’acceptons tout simplement pas de faire ce genre de maintenance qui n’est pas nécessaire.”

Le troisième moine demanda : “Quand la force de la Gravité change soudain de direction, ou quand les Dieux décident que tout bois se change en poussière et les cordes pèsent aussi lourd que du plomb, comment évitez-vous aux voyageurs de sombrer dans l’abîme ?”

Le bâtisseur dit : “Nous n’acceptons tout simplement pas de planifier ce genre d’éventualités absurdes.”

Kaimu remercia le constructeur de ponts, rassembla ses moines, et traversa le pont avec eux.

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Quand ils atteignirent l’autre côté, Kaimu demanda au premier moine : “Qu’as-tu appris du bâtisseur ?”

Le premier moine dit : “La détermination d’un vrai ingénieur est une chose admirable. Mais si nous devions nous montrer aussi inflexibles, l’Empereur nous noierait sûrement dans nos propres cycles en cascade.”

Kaimu demanda au second moine : “Qu’as-tu appris du bâtisseur ?”

Le second moine dit : “La frugalité d’un vrai ingénieur est une chose admirable. Mais si nous nous accrochions si fort aux technologies d’hier, nous n’aurions pas le Web pour encore un bon millier d’années.”

Kaimu demanda au troisième moine : “Qu’as-tu appris du bâtisseur ?”

Le troisième moine dit : “La prévisibilité du monde dans lequel vit un vrai ingénieur est une chose admirable. Mais notre monde est toujours en mouvement, et ses lois fondamentales changent chaque semaine. Si nous ne nous adaptions pas rapidement à l’imprévu, la seule chose que nous pourrions prévoir, c’est notre propre destruction.”

Le premier moine demanda : “Maître... qu’a appris le bâtisseur de nous ?”

Kaimu fit : “Rien encore. Mais quand la chandelle que voici touchera l’huile de ma lanterne, que j’ai répandue sur le pont durant notre traversée, il comprendra le bien-fondé de planifier l’absurde, la vertu de reconstruire en pierre, et la sagesse de ne pas insulter ses clients.”