Many thanks to Hanzík for the Czech translations!

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Cas 201

Heureux les ignorants

Le Clan de l'Araignée avait perdu de nombreux abbés sous la férule de maître Suku, qui avait peu de tolérance pour les imbécillités managériales.1 Mais Suku voyageait maintenant avec ses apprentis, et le Temple avait finalement recruté son dernier abbé remplaçant : un étranger venu de l’Ouest nommé Ruh Cheen.

Ruh Cheen avait été directement embauché par Madame Jinyu, l’Abbesse de Tous les Clans et Préoccupations. Puisque la jeune maître Zjing avait été assignée au Clan de l’Araignée, Jinyu la fit appeler pour rencontrer le nouvel abbé.

Ruh Cheen s’inclina maladroitement devant Zjing. “Je suis impatient de vous apporter mon soutien dans notre mission commune,” dit-il gaiment. “Je nous vis comme deux grosses mules laides tirant le même chariot. Alors je ferai de mon mieux pour rester en dehors de votre chemin, de peur de vous faire trébucher et que nous ne nous retrouvions tous les deux le museau dans la boue.”

“Cela est... une bonne nouvelle,” dit Zjing.

Madame Jinyu ajouta, “Ruh Cheen n’est pas seulement nouvellement arrivé dans notre Temple, mais aussi dans le monde du développement logiciel. Son emploi précédent était de gérer une équipe de videurs de poisson.”

“Cela est... une nouvelle un peu moins bonne,” dit Zjing.

“Pour moi, le Python est un serpent et le Ruby une pierre précieuse,” 2 dit Ruh Cheen en souriant. “Alors j’aurai besoin de votre aide pour m’apprendre les tenants et aboutissants de tout ce que l’on peut faire ici”.

“Cela est... wow,” dit Zjing, incapable de trouver un adjectif approprié. “Si vous voulez bien m’excuser, je vais aller informer le Clan de l’Araignée de cette... nouvelle.”

- - -

Zjing appela ses moines en séance privée. Leur étonnement se transforma vite en peur.

“Comment cet abbé peut espérer gérer ce qu’il ne comprend même pas ?” demanda l’un.

“Comment la vieille Jinyu peut l’avoir embauché ?” demanda un autre.

“En fait elle veut nous punir de nous êtres débarrassés des autres abbés !” cria un troisième.

“Si seulement nous pouvions retrouver un seul de ces abbés, pour nous sauver de ce désastre annoncé !” se lamenta un quatrième.

Le brouhaha allait grandissant jusqu’à ce que Zjing exige le silence.

“Madame Jinyu n’est pas idiote,” dit-elle. “Et il n’est pas dans son intérêt de nous faire échouer. Ainsi il est certain que son choix est le meilleur pour le Temple. Si nous ne pouvons voir la sagesse derrière ce choix, alors la seule erreur est que nos yeux n’ont pas encore été ouverts. Soyons patients, et apportons tout notre soutien à cet étrange abbé. Avec le temps, nous serons éclairés.”

Et tandis que ces mots quittèrent ses lèvres, Zjing elle-même reçut l’illumination.

- - -

Madame Jinyu fit appeler Zjing dans ses bureaux ce soir-là.

“Mes espions m’ont rapporté votre discours réconfortant au Clan de l’Araignée,” dit la vieille Abbesse.

“C’étaient mes mots, mais je ne les croyais pas,” confessa Zjing à voix basse. “Je désirais seulement rétablir l’ordre.”

“Et l’ordre fut rétabli,” dit l’Abbesse. “Et pourquoi donc la petite Zjing a l’air si troublée ?”

Zjing fit : “Quand je fus élevée au rang de Maître, je me suis dit, dis toujours la vérité telle que tu la vois, et tu feras le bien. Mais aujourd’hui j’ai appris que pour faire le bien, parfois il faut dire des mensonges que l’on déguise en sagesse. Qu’est-ce alors que la sagesse ? Qu’est-ce alors que la vérité ?”

Jinyu fit: “Un soir il y a bien longtemps, il y eut un grand orage, et mon fils aîné accouru apeuré auprès de moi. Je lui ai dit que des esprits célestes chassaient les cauchemars sous la pluie ; que chaque éclair était un harpon lancé depuis les nuages, et que chaque roulement de tonnerre était le dernier souffle d’un démon. Nous avons tous les deux bien dormi après cela. Mon mensonge est facile à voir, mais dans son ombre se cache une vérité encore plus grande.”

Le commentaire de Qi

J’avouerais volontiers que tout ce que j’ai écrit dans ce livre est un mensonge, mais je ne peux, car il n’y a même pas de livre.

Le poème de Qi

Mugen demanda à Eku, Suis-je devenu gras et laid ?
Eku demanda à Mugen, Suis-je devenue pâle et ridée ?
Quand le mensonge répond au mensonge, la vérité périt—
Mais deux vieux maîtres se tiennent par la main dans le soleil couchant.

1 Voir les cas 61, 62, 67, 120, et 153.
2 la version originale dit “pour moi java (café) est quelque chose que l’on boit, et tomcat (matou) est quelque chose que l’on caresse.”